Article scientifique de Louis d’or BalekelayiChef de Travaux, Doctorant et Chercheur en communication numérique — UNISIC (ex-IFASIC)
Résumé
La transformation numérique bouleverse les pratiques diplomatiques contemporaines et redéfinit les rapports entre les États, les médias et les opinions publiques. En République démocratique du Congo, cette mutation se traduit notamment par une utilisation croissante des médias sociaux dans la communication institutionnelle et diplomatique. La Présidence de la République et le Ministère des Affaires étrangères apparaissent ainsi comme deux acteurs majeurs de cette nouvelle configuration diplomatique. Cet article analyse leurs rôles respectifs dans la production, la diffusion et la mise en circulation des messages diplomatiques, avec une attention particulière portée à Facebook et X. Il montre que la diplomatie publique congolaise repose sur un dispositif transversal associant décision politique, expertise diplomatique, communication institutionnelle et outils numériques.
Mots-clés : RDC, diplomatie publique, diplomatie numérique, Présidence de la République, Affaires étrangères, Facebook, X, communication stratégique.
Abstract
Digital transformation is disrupting contemporary diplomatic practices and redefining relations between states, the media and public opinion. In the Democratic Republic of the Congo, this transformation is reflected in the growing use of social media in institutional and diplomatic communication. The Presidency of the Republic and the Ministry of Foreign Affairs have thus emerged as two major actors in this new diplomatic configuration. This article analyzes their respective roles in the production, dissemination and circulation of diplomatic messages, with particular attention to Facebook and X. It shows that Congolese public diplomacy is based on a cross-cutting system combining political decision-making, diplomatic expertise, institutional communication and digital tools.
Keywords: DRC, public diplomacy, digital diplomacy, Presidency of the Republic, Foreign Affairs, Facebook, X, strategic communication
Introduction
Quand la diplomatie entre dans l’ère numérique.
La diplomatie contemporaine ne se joue plus uniquement dans les chancelleries, les salles de conférence internationales ou dans les échanges confidentiels entre représentants des États. Elle se déploie également dans l’espace public, médiatique et numérique.
Les réseaux sociaux ont profondément modifié les modalités de représentation et de communication des États. Désormais, un discours présidentiel, une rencontre diplomatique ou une prise de position sur une crise internationale peut être instantanément portée à la connaissance de millions de personnes.
En République démocratique du Congo, cette évolution place la Présidence de la République et le Ministère des Affaires étrangères au cœur d’un dispositif de diplomatie publique appelé à répondre aux nouveaux enjeux de visibilité, d’influence et de réputation internationale.
Cadre théorique
L’analyse de la diplomatie publique et numérique de la RDC s’inscrit dans un cadre théorique articulant les approches de la communication internationale, de la diplomatie publique, de la diplomatie numérique et de la communication stratégique.
La diplomatie publique peut être définie comme l’ensemble des actions par lesquelles un État cherche à informer, influencer et établir un dialogue avec les publics étrangers afin de promouvoir ses intérêts, ses valeurs et son image. Elle se distingue de la diplomatie traditionnelle, principalement orientée vers les relations interétatiques, par l’importance accordée aux opinions publiques, aux médias, aux diasporas, aux organisations de la société civile et aux acteurs économiques.
Cette approche rejoint la notion de soft power, entendue comme la capacité d’un État à obtenir les résultats souhaités par l’attraction, la persuasion et la construction d’une image favorable plutôt que par la contrainte. Dans cette perspective, les récits nationaux, les symboles, les discours officiels, les images présidentielles et les prises de position publiques deviennent des ressources d’influence internationale.
La diplomatie numérique constitue le prolongement de cette diplomatie publique dans les environnements numériques. Elle renvoie à l’utilisation des technologies de l’information et de la communication, notamment des réseaux sociaux, pour informer, dialoguer, mobiliser, négocier et construire une présence internationale. Elle ne se réduit donc pas à la diffusion de contenus institutionnels : elle implique également l’interaction, la réactivité, la gestion de la réputation et l’adaptation des messages aux logiques propres aux plateformes.
Le présent article mobilise également l’approche systémique de la communication institutionnelle. Celle-ci considère la diplomatie publique comme un dispositif composé d’acteurs, de structures, de ressources, de messages, de canaux et de publics interdépendants. Dans ce système, la Présidence, le Collège diplomatique, le Ministère des Affaires étrangères, les représentations diplomatiques et les services de communication participent à des degrés différents à la production et à la circulation du discours extérieur de l’État.
Enfin, l’analyse s’appuie sur la théorie de la communication stratégique, selon laquelle la communication institutionnelle doit être pensée en fonction d’objectifs politiques, diplomatiques et réputationnels. Le message diplomatique n’est pas seulement informatif : il vise également à cadrer un événement, à légitimer une position, à rassurer un partenaire, à mobiliser un soutien ou à influencer la perception d’une situation internationale.
Cadre méthodologique
Cette recherche adopte une approche qualitative, descriptive et analytique. Elle vise à comprendre les rôles respectifs de la Présidence de la République et du Ministère des Affaires étrangères dans la production, la diffusion et la mise en circulation des messages diplomatiques numériques.
L’étude repose principalement sur une analyse documentaire et institutionnelle. Elle prend en compte les textes et informations disponibles sur les sites officiels, les communiqués, les discours présidentiels, les publications institutionnelles, les contenus diffusés sur Facebook et X ainsi que les documents relatifs à l’organisation administrative des institutions concernées.
Une analyse de contenu est également mobilisée afin d’identifier les thèmes dominants, les acteurs cités, les formes discursives utilisées, les publics visés et les fonctions attribuées aux différentes plateformes numériques. L’attention porte notamment sur les messages relatifs aux rencontres internationales, aux crises régionales, à la coopération, à la paix, à la sécurité et à l’image de la RDC.
La démarche comparative permet de distinguer les usages de Facebook et de X. Facebook est étudié comme un espace privilégiant les contenus narratifs, audiovisuels et institutionnels, tandis que X est analysé comme un canal davantage orienté vers la réactivité, la prise de position et la circulation rapide de l’information diplomatique.
L’analyse institutionnelle cherche, pour sa part, à déterminer la répartition des responsabilités entre les structures politiques, diplomatiques, administratives et communicationnelles. Elle permet d’examiner les relations entre l’impulsion présidentielle, l’expertise diplomatique, la mise en œuvre gouvernementale et la diffusion numérique.
Cette recherche présente toutefois certaines limites. L’accès aux données internes des institutions demeure restreint, notamment en ce qui concerne les procédures de validation des messages, les statistiques détaillées d’audience et les mécanismes de coordination entre les différents services. Les résultats doivent donc être compris comme une lecture analytique du dispositif institutionnel et communicationnel observable à partir des sources publiques disponibles.
La Présidence : centre d’impulsion de la diplomatie publique
Dans l’architecture institutionnelle congolaise, le Président de la République constitue l’acteur central de la politique extérieure. Ses discours, ses déplacements internationaux, ses rencontres avec les chefs d’État, ses prises de position sur les crises régionales ainsi que ses échanges avec les différents publics participent à la diplomatie publique.
L’analyse menée dans le cadre de cette recherche montre que le Chef de l’État ne s’adresse plus uniquement aux gouvernements étrangers. Sa communication vise également les médias, les opinions publiques, les diasporas, les investisseurs, les organisations internationales et les partenaires de la RDC.
Cette évolution est particulièrement visible sous la présidence de Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, dont l’action diplomatique s’inscrit dans un contexte marqué par les enjeux sécuritaires régionaux et la nécessité de renforcer la présence de la RDC sur la scène internationale.
La Présidence elle-même a, par ailleurs, engagé une modernisation de son dispositif communicationnel. En juin 2023, elle indiquait que la restructuration du Cabinet présidentiel comprenait notamment la redynamisation des médias numériques et l’action de la Cellule de communication du Chef de l’État.
Le Collège diplomatique : l’expertise au service de la décision
La diplomatie publique présidentielle ne saurait toutefois être réduite à la seule communication du Chef de l’État.
Le Collège diplomatique joue un rôle essentiel dans l’élaboration et l’analyse du contenu diplomatique. Il intervient notamment dans l’identification des enjeux internationaux, l’analyse des relations avec les autres États, la préparation des dossiers diplomatiques, le suivi des crises et conflits régionaux ainsi que la préparation des rencontres internationales.
Il convient donc de distinguer deux fonctions complémentaires : l’expertise et l’orientation diplomatiques d’une part, la production et la diffusion communicationnelles d’autre part.
Cette distinction est déterminante pour comprendre le fonctionnement de la diplomatie numérique présidentielle. L’étude montre que le Collège diplomatique n’est pas la structure directement chargée de gérer Facebook et X. Cette responsabilité relève plutôt de la communication du Chef de l’État, en articulation avec les autres structures du Cabinet.
Facebook et X : deux instruments de projection internationale
La révolution numérique offre à la Présidence de nouveaux canaux pour transmettre directement son message aux publics nationaux et internationaux.
L’analyse comparative de Facebook et X fait ressortir des fonctions différenciées. Facebook se prête davantage aux contenus institutionnels, audiovisuels et narratifs. X, de son côté, apparaît particulièrement adapté à la communication rapide, à la réaction aux événements et à la communication diplomatique internationale.
La diplomatie numérique ne consiste donc pas simplement à publier des informations sur les réseaux sociaux. Elle constitue un processus stratégique qui peut être schématisé ainsi :Orientation diplomatique → production du message → médiatisation présidentielle → diffusion numérique → interaction avec les publics → construction de l’image de la RDC → influence internationale.
Le Ministère des Affaires étrangères : l’interface de la RDC avec le monde
À côté de la Présidence, le Ministère des Affaires étrangères constitue l’autre grand pilier de la diplomatie congolaise.
Il est chargé de la conduite de la politique extérieure de la République et constitue l’une des principales interfaces institutionnelles entre la RDC et le monde extérieur. À ce titre, son rôle est directement lié aux enjeux de souveraineté, de paix, de coopération et de développement.
Le ministre des Affaires étrangères assure notamment la mise en œuvre gouvernementale de la politique extérieure et représente le pays dans les relations internationales. Le Secrétaire général assure, quant à lui, la coordination administrative et la continuité du fonctionnement du ministère.
À l’extérieur du pays, cette politique est relayée par les ambassades, missions permanentes et consulats, qui constituent les représentations de la RDC auprès des États et des organisations internationales.
Une diplomatie numérique encore transversalement organisée
L’un des enseignements importants de cette recherche concerne l’organisation institutionnelle de la diplomatie numérique.
L’étude ne relève pas, au sein du Ministère des Affaires étrangères, une structure administrative officiellement intitulée « Direction de la diplomatie numérique ». La fonction apparaît plutôt répartie entre plusieurs services intervenant dans la communication institutionnelle, l’information diplomatique, la presse et les nouvelles technologies.
Cette situation révèle une caractéristique importante de la diplomatie numérique congolaise : elle constitue davantage une fonction transversale qu’une structure administrative autonome.
Cette observation vaut également pour la Présidence, où la diplomatie numérique apparaît comme une articulation entre le Collège diplomatique, les services de communication et les structures chargées du numérique.
Présidence et Affaires étrangères : deux pôles, une même ambition diplomatique
La complémentarité entre la Présidence et les Affaires étrangères constitue dès lors l’un des éléments fondamentaux de la diplomatie publique congolaise.
La Présidence assure l’impulsion politique au plus haut niveau. Le Collège diplomatique fournit l’expertise nécessaire. Le Ministère des Affaires étrangères assure la mise en œuvre gouvernementale et le déploiement de la politique extérieure. Les services de communication, quant à eux, transforment les orientations et les actions diplomatiques en contenus accessibles aux publics.
La diplomatie publique congolaise peut ainsi être comprise comme un écosystème institutionnel et communicationnel, dans lequel chaque acteur exerce une fonction spécifique.
La recherche identifie quatre dimensions complémentaires : institutionnelle, communicationnelle, numérique et stratégique. Cette dernière concerne notamment la réputation, l’influence, le soft power, la mobilisation des publics et la défense des intérêts de la RDC.
Conclusion : de la communication diplomatique à l’influence
La transformation numérique offre à la République démocratique du Congo une opportunité majeure : celle de passer d’une diplomatie essentiellement tournée vers les acteurs institutionnels à une diplomatie également capable de dialoguer directement avec les publics.
Dans cette perspective, Facebook et X ne doivent pas être considérés comme de simples outils de communication. Ils peuvent devenir des instruments stratégiques de diplomatie publique, capables de contribuer à la construction de l’image internationale du pays, à la défense de ses intérêts et à la mobilisation des soutiens.
L’enjeu pour la RDC consiste désormais à renforcer la cohérence entre décision diplomatique, expertise, communication stratégique et présence numérique.
La diplomatie congolaise de demain ne sera donc pas seulement celle des ambassades et des négociations. Elle sera également celle des récits, des images, des plateformes numériques et de l’influence.
La maîtrise de cette nouvelle diplomatie constitue, à ce titre, un enjeu de souveraineté communicationnelle et d’influence internationale pour la République démocratique du Congo.
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