La Coalition Article 64 pour la défense de l’ordre constitutionnel (C64) veut se positionner comme un acteur de rapprochement entre Félix Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila. Réunie à Rome du 25 au 27 octobre 2026, elle a annoncé son intention de rencontrer séparément les deux personnalités afin de favoriser un dialogue national inclusif et de rechercher une issue politique à la crise qui secoue la République démocratique du Congo. Cette initiative soulève toutefois une question fondamentale : la C64 peut-elle prétendre jouer les médiateurs sans clarifier sa position à l’égard d’un acteur qui assume désormais une alliance politico-militaire avec des groupes armés ?
Le dialogue est certes une nécessité dans un pays confronté à une crise sécuritaire, politique et institutionnelle persistante. Mais la recherche d’une solution négociée ne saurait se substituer à la clarté des principes. Pour une coalition qui revendique la défense de l’ordre constitutionnel, la cohérence entre les discours et les actes constitue une exigence incontournable.
Joseph Kabila à la tête du FRN : l’heure de la clarification
Le 12 octobre 2026, Joseph Kabila a pris la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), une coalition politico-militaire intégrant notamment l’AFC/M23. Ce regroupement a affiché sa volonté de combattre le pouvoir de Félix Tshisekedi par différents moyens, y compris le recours à la force. Cette évolution, rapportée notamment par l’Institut français des relations internationales (Ifri) et Associated Press, marque un tournant dans le positionnement politique de l’ancien président.
Les États-Unis avaient déjà imposé des sanctions à Joseph Kabila en raison de son soutien présumé aux groupes rebelles dans l’Est de la RDC. En prenant la tête d’une coalition qui revendique une confrontation avec le pouvoir de Kinshasa et envisage le recours à la force, l’ancien chef de l’État renforce les interrogations sur sa capacité à incarner une alternative démocratique fondée sur le respect de la Constitution.
Dans ces circonstances, la question qui se pose à la C64 n’est pas de savoir si elle doit soutenir Félix Tshisekedi contre Joseph Kabila. Elle est de déterminer si elle est prête à défendre les principes constitutionnels avec la même fermeté, quels que soient les acteurs concernés.
Face à cette réalité, la C64 n’a pas à rechercher un équilibre artificiel entre les deux camps. Elle doit condamner clairement le recours aux armes comme moyen de conquête du pouvoir, sans ambiguïté ni contrepartie politique. L’autonomie à l’égard de Félix Tshisekedi et de Joseph Kabila ne signifie pas une équidistance morale entre celui qui choisit la lutte armée et celui qui exerce le pouvoir à Kinshasa. Elle signifie la fidélité à un principe fondamental : le pouvoir ne se conquiert pas par les armes.
Une telle position ne revient pas à accorder un blanc-seing au pouvoir en place. Elle signifie simplement que la défense de la démocratie ne peut être subordonnée aux intérêts des camps politiques. Le respect de la Constitution doit s’imposer à tous, sans exception.
Le dilemme de la C64 : un faux problème
Les discussions internes à la coalition ont révélé une difficulté politique majeure : ne pas condamner explicitement Joseph Kabila pourrait être interprété comme un soutien indirect à son entreprise politico-militaire, tandis que le condamner pourrait donner l’impression de soutenir Félix Tshisekedi.
Ce dilemme est pourtant un faux problème. Condamner le recours aux armes n’est pas soutenir celui qui détient le pouvoir. C’est défendre la Constitution, l’alternance démocratique et le principe selon lequel aucune ambition politique ne justifie la violence contre les institutions ou la souveraineté nationale.
La coalition a d’ailleurs réaffirmé, à l’issue de son conclave de Rome, son opposition à la conquête du pouvoir par les armes. Mais une condamnation générale ne dissipe pas nécessairement toutes les ambiguïtés lorsqu’un acteur politique précis prend la tête d’un regroupement intégrant des forces armées. Le défi consiste désormais à traduire ce principe en une position publique suffisamment claire pour éviter toute interprétation équivoque.
La C64 doit donc préciser sa position : elle ne soutient ni le pouvoir de Kinshasa ni l’entreprise politico-militaire de Joseph Kabila pour la conquête du pouvoir par la force. Elle défend l’ordre constitutionnel, quelle que soit l’identité de ceux qui le menacent.
Médiatrice ou partie prenante ?
En annonçant son intention de rencontrer Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, la C64 prend le risque de brouiller les frontières entre son rôle d’opposition politique et celui de facilitateur du dialogue. En tant que coalition politique, elle est parfaitement légitime à rencontrer les acteurs de la crise, à formuler des propositions et à plaider pour une solution pacifique. Toutefois, prétendre rapprocher les protagonistes suppose de préciser les limites de son intervention et les garanties de son impartialité.
Une coalition qui conteste les orientations politiques du pouvoir en place et entretient des rapports avec différentes composantes de l’opposition peut contribuer à créer les conditions du dialogue. Mais peut-elle se présenter comme un médiateur neutre alors qu’elle est elle-même une partie prenante du conflit politique ?
La distinction est importante. La C64 peut jouer un rôle de facilitateur politique, favoriser des contacts ou encourager les protagonistes à se parler. Elle ne saurait cependant s’attribuer automatiquement la légitimité d’un médiateur mandaté pour conduire un processus national.
Sa crédibilité dépendra notamment de sa capacité à appliquer les mêmes principes à tous, à définir clairement les objectifs de ses rencontres et à éviter que son initiative soit perçue comme une opération de normalisation politique de l’alliance entre Joseph Kabila et les groupes armés.
Quel rôle pour le médiateur désigné par l’Union africaine ?
Cette interrogation devient d’autant plus pertinente que la crise congolaise fait déjà l’objet de plusieurs initiatives diplomatiques. L’Union africaine dispose de ses propres mécanismes de facilitation, tandis que les processus de Doha et de Washington participent aux efforts de recherche d’une solution à la crise.
Dès lors, si la C64 entend jouer un rôle de médiation entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, quelle place réserve-t-elle au facilitateur désigné par l’Union africaine ? Son initiative vise-t-elle à compléter les efforts diplomatiques existants, à les renforcer ou à instaurer un circuit parallèle de négociation ?
La C64 doit répondre clairement à cette question. La multiplication des initiatives n’est pas nécessairement un problème, à condition qu’elles soient coordonnées, complémentaires et orientées vers un objectif commun. En revanche, la concurrence entre différents acteurs prétendant conduire le dialogue risque d’affaiblir les mécanismes déjà engagés et de compliquer davantage la recherche d’une solution durable.
Le rôle d’une coalition politique congolaise ne doit pas nécessairement se confondre avec celui d’un médiateur mandaté par l’organisation continentale. La C64 peut contribuer à préparer le terrain politique, encourager les parties à accepter un dialogue et proposer des garanties constitutionnelles. Le facilitateur de l’Union africaine, pour sa part, doit pouvoir exercer son mandat dans un cadre reconnu et coordonné avec les autres initiatives de paix.
L’urgence n’est donc pas de savoir qui rencontrera le premier Félix Tshisekedi ou Joseph Kabila. Elle consiste à déterminer les conditions d’un dialogue crédible, les garanties offertes aux participants et les principes auxquels toutes les parties devront se conformer.
L’avenir de la C64 se joue dans la cohérence
La crédibilité de la C64 dépendra moins de sa capacité à multiplier les rencontres que de sa détermination à maintenir une ligne politique claire. Sa défense de l’ordre constitutionnel ne peut être sélective. Elle doit s’appliquer aussi bien aux ambitions de révision constitutionnelle susceptibles de remettre en cause l’alternance qu’au recours aux armes et à toute entreprise susceptible de compromettre l’unité nationale.
La coalition doit donc lever toute ambiguïté sur sa position à l’égard de Joseph Kabila, sans pour autant devenir un relais politique de Félix Tshisekedi. Elle doit également préciser les contours de son initiative et son articulation avec les mécanismes de facilitation de l’Union africaine.
Le véritable enjeu n’est pas d’imposer à la C64 un alignement sur le pouvoir. Il est de lui rappeler que l’indépendance politique n’exonère personne de la responsabilité de défendre les principes démocratiques. Une opposition crédible doit pouvoir combattre les dérives du pouvoir sans fermer les yeux sur les dérives de ses propres alliés potentiels.
La RDC n’a pas seulement besoin de médiateurs supplémentaires. Elle a besoin d’acteurs politiques capables de défendre des principes constants, de condamner les dérives d’où qu’elles viennent et de placer l’intérêt national au-dessus des calculs de positionnement.
La C64 saura-t-elle transformer son ambition de médiation en une démarche cohérente, transparente et complémentaire des initiatives africaines, ou risque-t-elle de perdre une partie de sa crédibilité dans les ambiguïtés qu’elle laisse subsister ?
La réponse à cette question déterminera non seulement la portée de son initiative, mais aussi la crédibilité de son engagement en faveur de l’ordre constitutionnel. Car, en démocratie, la neutralité entre les acteurs politiques est possible ; la neutralité face au principe d’user de la violence comme moyen de conquête du pouvoir ne l’est pas.
LK

